De Bastia à Portimao | Carnet de bord d’un voyage sur l’Hermione

Alors que l’Hermione vient à peine de rentrer de son voyage le long des côtes françaises dans le cadre de son expédition de 2019, petit retour en arrière puisque aujourd’hui, j’entrouvre (le barbu baroudeur) avec vous le carnet de bord de mon embarquement en tant que « Gabier » sur ce splendide navire qu’est l’Hermione ! « Libres ensemble : de l’Atlantique à la Méditerranée », retour sur cette expédition de 2018 qui me fit traverser la Méditerranée et me mena de Bastia à Portimao !

Crédit : Association Hermione Lafayette – Samuel Roy

« Le roulis de la frégate me tira d’un sommeil qui n’était guère profond. Les pas sur le pont résonnent à mes oreilles, « exercice MoB (1) » me dis-je à moitié réveillé, bercé dans mon branle (2) par la houle courte et rapide de méditerranée.

J’attrape ma montre et regarde l’heure, encore 1h avant mon quart, parfait.

Petit à petit, je commence à réaliser et repense au chemin parcouru et à comment je me suis retrouvé là, à bord d’une frégate en bois, copie conforme de celle du 18ème qui amena le Marquis de La Fayette sur les côtes américaines.

C’est par hasard, sur internet, que je tombe sur une petite annonce. L’Hermione lance une campagne de recrutement de nouveaux gabiers. L’Hermione, un nom qui a lui seul stimule l’imaginaire, fait voguer vers le large mais qui était encore très mystérieux pour moi à ce moment-là. Je rédige une lettre de motivation, y parle d’aventures, de cartes, de mer et d’océans, d’exploration, bref, de tout ce qui me fait vibrer. Je joins un CV et envoie le tout à l’arsenal de Rochefort. Quelques semaines plus tard, la réponse tombe « vous êtes conviez à suivre une formation de trois jours pour les nouveaux gabiers ».
L’aventure Hermione commence…

JUIN 2017 – LA FORMATION

Durant ces trois jours, Le Commandant Yann Cariou, seul maître à bord après Dieu selon la tradition de la Marine, et les Chefs de Tiers, nous initient aux rudiments de la marine à voile traditionnelle. Ce n’est pas une mince affaire, les termes de marine sont inconnus pour la plupart des nouveaux gabiers, moi y compris ! Nous venons de tous les horizons, jeunes ou moins jeunes, étudiants ou professionnels. Et nous avons tous eu ce petit frissonnement en découvrant les 57m de haut de la frégate à notre arrivée à Rochefort. C’est que le test d’ascension dans la mature donne à réfléchir… Mais les premiers émois passés, tout le monde en redemande, quel plaisir d’explorer tous les recoins du navire, de poser des milliards de questions, de s’imaginer déjà là-bas, au large.

Et puis vient le temps de l’organisation de l’expédition. 12 escales menant la frégate jusqu’aux côtes africaines, le passage de Gibraltar et la découverte de la Méditerranée. Chaque gabier émet plusieurs souhaits de legs, les étapes sur lesquelles il souhaiterait naviguer. Nous sommes près de 350 formés et l’équipage des 60 gabiers tourne d’escale en escale. Pour moi, ce sera à Bastia que je retrouverai la belle, direction les bouches de Bonifacio, les Baléares, Gibraltar, le Portugal et le petit port de Portimao.

Le voyage 2018

28 AVRIL 2019 – LE DÉPART

Me voici donc à Bastia. A bord, nous sommes organisés en trois tiers de 20 gabiers: bâbord, milieu et tribord. La liste tombe, je rejoins le tier tribord. Fier d’être un Zérac ! En effet, les tribordais sont réputés pour avoir les quarts les plus durs, de midi à 16h et de minuit à 4h soit zéro à quatre, ou zérac.

Avant de prendre le large pour plusieurs jours, Serguei, Cécile et moi, tous gabiers, décidons d’aller piquer une tête dans la Méditerranée, dernier petit plaisir avant le départ. Petit sprint jusqu’au bout du port où nous faisons trempette dans les rochers, le terme baignade est là peu approprié, et retournons à bord juste à temps pour l’appareillage.
Pour le départ, quelques bateaux nous accompagnent: SNSM, voilier, coups de canon et corne de brume pour saluer la ville. Première soirée à bord, la lune est pleine et nous cache les étoiles. Les lumières et les montagnes de Corse nous accompagnent. Le bateau vit, couine, craque, grince, répond à l’appel de la mer. C’est le début de la routine de bord qui s’installe petit à petit.

29 AVRIL 2018 – LA VIE DE TRIBORDAIS

La journée d’un tribordais commence la nuit, par un réveil à 23h30. En fonction de la météo, nous enfilons notre pantalon de ciré et veste de quart, avec souvent quelques sous couches de polaire car même au printemps, il peut faire très froid la nuit en mer. Après s’être habillé, nous avalons rapidement un fika (3), qui veut dire collation en suédois, avant de se retrouver alors sur la dunette pour la relève de quart, le muster. Toutes les 4 heures, les 2 des 3 tiers se retrouvent autour du caillebotis pour écouter les informations de navigation ainsi que les travaux à effectuer, transmis par l’officier en charge du quart précédent. À la fin de la transmission, tout l’équipage du quart précédent souhaite « bon quart à vous » à la relève de quart, et en chanson, s’il vous plait, si nous avons la motivation ! Arrivés à 4 heures du matin, il est temps pour nous de rejoindre nos bannettes ou hamacs pour laisser la place au tier milieu. Nous nous lèverons de nouveau aux alentours de 10h30/11h pour prendre le repas du midi, avant de réattaquer notre nouveau quart à 12h.

30 AVRIL 2018 – PREMIÈRE VEILLE DE NUIT

Cette nuit, je suis de service. Après avoir passé deux heures à la barre, je prends mon poste de veilleur. Le vent a légèrement molli. L’officier de quart me demande de m’installer sur le mat de beaupré afin de pouvoir voir au-dessus de la civadière, cette petite voile carrée gréée sous le mât de beaupré toute à la proue du navire. Je monte dans la nuit jusqu’à une petite niche aménagée contre les haubans et là l’horizon s’ouvre à moi, baigné dans la lumière de la lune. La mer se pare de reflets et sous mes pieds des ombres grisâtres jouent dans les vagues d’étraves. Les dauphins sont là, même la nuit ! Je prends place, ajuste ma veste, annonce la relève de veille à la VHF et m’évade petit à petit, non sans guetter d’éventuelles lumières à l’horizon.

1 MAI 2018 – EN HAUTE MER

Après les bouches de Bonifacio, nous tirons cap au 270, direction les Baléares. Petit à petit l’atmosphère change, nous sommes en haute mer. Sous la quille c’est plus de 2800m de fond qui défilent. La couleur de l’eau change, la mer est d’un bleu plus intense, le bleu plus clair du ciel et le blanc de l’écume complètent un tableau qu’on ne se lasse pas de regarder. Les dauphins se font plus nombreux, de temps en temps on aperçoit une tache sombre qui trahie une tortue venant respirer en surface. Le radar n’indique aucune terre aux alentours. La houle berce doucement l’Hermione qui trace sa route vers le couchant.

3 MAI 2018 – LA FRÉGATE

Ce navire, il aura fallu près de 20 ans pour le construire. Aujourd’hui, la frégate a déjà plusieurs navigation à son actif, dont la transat de 2015 qui l’emmena sur les traces de Lafayette le long des côtes américaines. Cette frégate de 12, armée de canon de 12 livres, avec son gréement à voiles carrées, porte plus de 2000m2 de voilure et peut atteindre 14 noeuds au portant. Faire naviguer un bâtiment de cette taille demandait autrefois un équipage de plus de 230 hommes ! Aujourd’hui, nous sommes moins de 80, pour le même travail. L’authenticité du gréement actuel implique des manœuvres longues et difficile, car tout se fait à main. Hisser les vergues, établir les voiles, brasser, mettre les ancres à poste, serrer des voiles pesant plusieurs centaines de kilos à plus de 40 mètres de haut est particulièrement éprouvant. Et pourtant, on en redemande encore et encore. Quel plaisir de souffrir là-haut, perchés sur les vergues. Les gestes deviennent machinaux et peu à peu les quelques 180 points de tournage (4) s’ancrent dans la mémoire.

5 MAI 2018 – A BORD

Durant les quarts ou les temps libres, les gabiers alternent entre travaux sur le pont et dans la mâture. Les repas dans la batterie qui rythment la journée sont signalés par le son de la grande cloche. Les gabiers dorment dans le faux-pont, partageant trois postes d’équipage, un pour chaque tier. Lors des heures de repos, les gabiers se reposent et s’occupent en lisant, regardant la mer ou cherchant les dauphins. La Sainte Barbe, située sous la cabine du commandant, héberge la bibliothèque de bord et Marion, la voilière, nous forme à la couture de pièces de cuir pour que nous puissions nous réaliser des étuis de couteau ou des sacs de gabier. La musique est omniprésente sur le pont. Les instruments et les chants de marin résonnent sur le faux pont à chaque moment de la journée, car à toute heure il y a des gabiers en repos qui fredonnent !

6 MAI 2018 – GIBRALTAR

C’est de nuit que nous abordons le célèbre détroit. Le nombre de navire croisant notre route a peu à peu augmenté jusqu’à ce que nous soyons au sein d’une véritable autoroute maritime. Les porte-conteneurs géants font passer la frégate d’ordinaire si imposante, pour une coquille de noix.
Le vent se lève. Au loin, les lumières d’Algésiras et de Ceuta encadrent le passage. Le courant accélère. A 2h du matin, un coup de vent tombe sur la mature. Impossible de le prévoir. Le commandant nous envoie à l’assaut des haubans serrer les voiles qui claquent dans le vent. Une équipe monte sur le grand perroquet, une autre sur le petit perroquet. Là-haut ça claque, le vent, la nuit, le bruit, les embruns, nous crions pour nous faire entendre et nouer tant bien que mal les nœuds permettant de serrer les voiles. Je suis sur le petit perroquet, en haut du mât de misaine. Derrière moi, dans la nuit, je devine mes camarades qui sur le grand perroquet sont en mauvaise posture. Après de très longues minutes d’effort intense, tout le monde redescend sur le pont. Nous sommes fatigués, mais fier d’avoir tenu bon. Quelques bâbordais nous ayant rejoint tentent une boutade sur la qualité de notre serrage de voile. Tout le monde rigole. Gibraltar est derrière nous. Ça y est, nous sommes dans l’Atlantique.

8 MAI 2018 – PORTIMAO

Ce leg touche à sa fin. Nous longeons la côte portugaise et rejoignons le petit port de Portimao où nous attend, comme à chaque escale, une flottille de bienvenue. Les canons ont été chargés et c’est avec une salve d’honneur que nous amarrons le navire à quai à quelques encablures du centre-ville. Au programme, plage, baignade et chants de marin ! Je quitte la frégate, un pincement au cœur mais avec la certitude que je la retrouverai très vite.

Un grand merci à l’Hermione et à tout son équipage pour cette superbe aventure. La frégate fait désormais partie de moi et j’ai hâte de la retrouver pour une prochaine navigation. En effet, ce voyage de part et d’autre le détroit de Gibraltar ne marque que le début de l’aventure.

La vie de l’Hermione ne se borne pas à naviguer, l’entretient du navire, des voiles et du gréement est une tâche sans fin. Lorsqu’elle est à Rochefort, les gabiers se relaient sur le chantier, aux ordres des marins professionnels, pour entretenir le navire. Ces périodes de travaux sur le chantier se font dans une ambiance de partage des connaissances et de bonne humeur. Car c’est aussi ça l’Hermione, les rencontres humaines entre gabiers de tous horizons. C’est une communauté soudée et partageant un véritable goût pour la chose maritime et les traditions des vieux gréements.

Aujourd’hui, la belle Hermione est de retour dans sa forme de radoub de Rochefort, n’hésitez pas à aller la retrouver pour une visite, je suis certain que vous aussi vous tomberez sous son charme !

La suite des aventures est en préparation, on parle de grand voyage autour du monde. L’équipage a hâte de se frotter de nouveaux aux éléments et aux caps mythiques, du Horn à Bonne Espérance.

En attendant ce prochain périple, vous retrouverez ci-dessous deux courts métrages réalisés par Marion Fernandez, notre média-woman de bord. Une très belle illustration de notre voyage. Un grand bravo à elle pour ce superbe travail !

Bon vent,

Crédit : Marion Fernandez
Crédit : Marion Fernandez

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(1) Men Over Board : Homme à la mer

(2) Le hamac des marins, d’où l’expression branle-bas de combat.

(3) Ce terme suédois désigne les collations et en-cas qui sont pris tout au long de la journée, toutes les 2 heures environ.

(4) Les points de tournage sont les retours sur le pont des différents cordages composant les gréement courant du navire. Un vrai casse-tête pour les gabiers débutants 😉

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